L’autre valeur de l’art

J’ai lu récemment un commentaire présentant l’art ancien comme moins accessible et plus intimidant. L’auteur ajoutait également que, selon lui, nous avons besoin d’une clé de lecture pour mieux profiter de l’expérience de celui-ci. Peut-être a-t-il raison, mais cela dépend de l’œuvre. A la rigueur, nous avons besoin d’une clé de lecture pour tout, en commençant par nous-mêmes, nos vies, nos relations…. Et l’art contemporain n’est pas à l’abri de l’exigence. Loin de là.

La période actuelle est très intéressante, un moment révélateur à la source de développements très ambitieux à venir. En seulement une décennie, le nombre de lieux d’exposition s’est multiplié à grande vitesse. Parmi les nombreuses manifestations, notons le phénomène des collectionneurs ouvrant leur propre espace. François Pineau à Venise en 2006 en est certainement un bon exemple. Toujours en Europe, en septembre 2014 ouvrira ses portes la fondation pour l’art et la culture de Bernard Arnault à Paris. Sans oublier le collectionneur argentin Jorge Pérez et son musée à Miami en novembre 2013. En Amérique latine, il y a plusieurs institutions muséologiques privées, dont le MALBA, Collection Constantini, à Buenos Aires, depuis 2001. Les exemples sont très nombreux, notamment au Mexique et au Brésil.

Fondation Louis Vuitton pour la création

Fondation Louis Vuitton pour la création

Après le célèbre agitateur Marcel Duchamp dans les années 1960, l’eau a coulé profusément sous les ponts. De ce fait, une partie du XXe siècle fut marquée par des œuvres où transgression et complexité étaient omniprésentes. L’expérience devait se dérouler à l’intérieur d’une grille d’analyse plutôt ajustée qui établissait souvent un état des choses très rigoureux. Avec les grands changements survenus au carrefour tourbillonnant des époques, nous assistons alors à un scénario différent. C’est le règne d’une esthétique globale qui correspond décidément aux nouveaux modèles de notre civilisation.  Les artistes vont intégrer les codes de la culture et les préceptes du quotidien à travers des images évoquant, par exemple,  les éléments de la nature et de la vie quotidienne.

Il y a eu le polémique requin à 11 millions de dollars et la question qui accompagnait souvent les commentaires à son sujet : quel critère permet de déterminer la valeur artistique d’un requin dans le formol? Je me souviens avoir lu qu’à un moment de son périple en tant qu’œuvre d’art, le requin avait commencé à sentir mauvais et l’artiste de dire au collectionneur : «pas grave, je vais vous en faire un autre, ce qui importe est l’idée»…

Au XXIe siècle, l’art est définitivement plus en rapport avec la vie.  Le monde devient une intarissable source d’inspiration où le parcours de l’expérience est bonifié par de complexes et nouvelles associations : fleurs, papillons, cœurs, marques diverses, logos…

Y. Kusama

Y. Kusama

Finalement, il n’y a pas de mystère : nous pouvons retracer aisément le phénomène, car l’art moderne avait déjà introduit dans les institutions muséologiques et les galeries privées des objets banals de la vie de tous les jours. Cela devint comme une fenêtre qui à chaque proposition ouvrait les volets de plus en plus grand. Le street art a lui aussi rongé davantage les frontières entre la production artistique et extra artistique. Je crois que cela a généré un sentiment permanent d’incertitude sur les limites de l’art.

Street art à Montréal, Notre Dame de Grace

Street art à Montréal, «Notre Dame de Grâce», NDG

Nous assistons présentement à un moment très particulier marqué par la propagation de la culture et la prolifération des objets culturels. Au début des musées nord-américains, la présence des grands philanthropes de la taille des Rockefeller, Vanderbilt, Mellon, avait donné aux institutions muséologiques un charisme particulier. Plus récemment, cette sorte de mécénat fut remplacée en partie par l’entrée en jeu des entreprises qui ont associé leurs marques de commerce aux expositions ou à la production d’un artiste.

Voici un exemple récent : du 27 juin au 19 octobre 2014, le Whitney Museum à New York présente une importante rétrospective de Jeff Koons en ayant comme partenaire la marque suédoise H&M. Par ailleurs, l’entreprise a ouvert simultanément un local phare dans la 5e Avenue où le public peut se procurer des sacs à main partiellement signés Koons. Gageons que l’exposition et la collaboration commerciale seront parmi les grands succès de la saison.

Mais il y a tellement plus : les carrés en soie d’Hermès par Daniel Buren, les artistes de street art chez Vuitton…Ma wishlist déborde…

Jeff Koons et H&M, New York, 2014

Jeff Koons et H&M, New York, 2014

Malgré ces événements surprenants, souvent émergent comme une ombre menaçante et fantasmagorique les croyances et les conditionnements personnels et collectifs qui lient de façon inexorable la création artistique et les artistes à l’affliction. Pourquoi la détresse est-elle fréquemment associée à la pratique d’un champ artistique? Voilà une question agitatrice. En adhérant à ces manipulations culturelles, on affaiblit assurément l’épanouissement d’un potentiel illimité, niant ainsi la liberté et la joie que la création engendre.

La question tourne dans ma tête depuis longtemps. J’ai cherché une clé de lecture pour mieux saisir le contexte et je crois l’avoir trouvée dans l’illusion d’une apparente contradiction.

À travers les siècles les liens avec la créativité ont pris différents angles. Par exemple, dans l’antiquité gréco-romaine, la création était perçue comme une entité divine dissociée de l’être humain. Elle était considérée à la fois mystique et magique, communiquant connaissances et inventivité.  À la Renaissance italienne, le concept de création avait pris une autre signification : la Renaissance plaçait l’homme au centre de l’univers et elle véhiculait l’idée du «génie créateur» demeurant chez l’humain.

Bien que la période de la Renaissance fut d’une grande splendeur, il ne me semble pas viable de croire à l’existence d’un humain possédant en lui-même la somme des clés de lecture pour déchiffrer tous les mystères. Sans compter la responsabilité phénoménale de porter sur ses épaules de telles révélations.

Quoi de plus aiguillonnant, me semble-t-il, que de savoir que nous pouvons être traversés – à un moment ou à un autre – par cette énergie insaisissable. Il s’agit d’une belle promesse que celle de l’enchantement d’un instant qui peut tout transformer.  Un moment de pure fortune où toute idée de malheur, tristesse et limitation est exclue.

Et c’est quelque chose de très beau, cette idée de transmettre aux générations futures la qualité invisible et tacite de grandes œuvres d’art.  Il m’apparait un projet important que de tisser des liens conscients avec la création. Assez important pour continuer à l’investir dans mon quotidien de façon authentique et sans inquiétude.

Voici une dernière clé de lecture, trouvée dans le livre Naitre gagnant des psychologues  Muriel James et Dorothy Jongeward : «Il faut du courage pour être un vrai gagnant – non pas dans le sens d’une victoire sur d’autres dans le but d’arriver toujours le premier – mais un gagnant dans sa réponse à la vie»

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