Un véritable soleil

Le souvenir du légendaire couple de collectionneurs new-yorkais Victor et Sally Ganz a été à nouveau ravivé. Le célèbre tableau de Picasso de 1955, Les Femmes d’Alger, de la série du même nom, fut négocié récemment aux enchères chez Christie’s pour le prix record mondial de 179 millions $ US. Inspiré de l’un des chefs-d’œuvre d’Eugène Delacroix, le tableau de Picasso avait été la propriété de Ganz pendant des décennies.

Bien que la Maison Christie’s n’ait pas révélé le nom de l’acquéreur, les médias américains laissent flotter l’idée qu’un des cheikhs de Qatar puisse être le nouveau propriétaire de l’œuvre de Picasso. Le nom d’Hamad bin Yasem ben Yaber Al Zani figure parmi ceux-ci.

Pablo Picasso, Les femmes d'Alger, 1955, huile sur toile, 114 x 146 cm, collection privée.

Pablo Picasso, Les femmes d’Alger, 1955, huile sur toile, 114 x 146 cm, collection privée.

Les Ganz ont commencé leur collection en 1941. On raconte que Victor Ganz avait l’habitude de dire : «La même année, je me suis marié, j’ai acheté mon premier tableau et j’ai commencé ma psychanalyse.» Ils n’étaient pas riches : monsieur était fabricant de bijoux de fantaisie et madame travaillait à la vente chez Macy’s, mais en quarante ans ils ont réuni la plus importante collection privée d’œuvres de Picasso.

Moi qui aime beaucoup suivre la trace de self-made-men (et women !), j’ai été fascinée par leur histoire de self-made-collectors. La véritable histoire de ce couple de collectionneurs appartenant à la légende américaine fut révélée au monde par la Maison Christie’s dans les années 1990. Après le décès de Sally en 1997, une partie importante de la collection Ganz avait été dispersée par la mise aux enchères. À l’époque, la vente avait rapporté 206 millions de dollars, une somme jamais atteinte par une seule collection privée.

Le premier à décéder dans le couple fut Victor. En 1988, après son décès, Sotheby’s avait vendu une partie de la collection, onze tableaux au total, adjugés autour de 50 millions de dollars. Les droits de succession à New York, étant de 68 % de la valeur des biens concernés, avaient poussé les héritiers à se départir des œuvres, bien malgré eux.


L’histoire est intéressante. Étant encore un peintre inconnu pour eux, les Ganz avaient acheté en 1941 l’œuvre de Picasso Le rêve. Le prix de l’acquisition fut de 7 000 $ US, adjugé en 1997 à plus de 48 millions US. Après ce premier achat, de 1941 et jusqu’en 1956, ils n’achèteront exclusivement que des œuvres de Picasso, une vingtaine au total, qui feront désormais partie en toute simplicité de l’univers familial au quotidien.

Maison Ganz, New York.

Maison Ganz, New York.

En 1956, Victor avait demandé à Kahnweiler, le marchand de Picasso, d’acheter une seule œuvre de la série Les Femmes d’Alger. Kahnweiler, reconnu comme un homme dur dans le monde des affaires, voulait vendre la série au complet, soit 15 tableaux de 1955 en grand format. Victor Ganz avait donc relevé le défi et décidé d’acheter les œuvres. Il revendra promptement dix tableaux aux musées et galeries, gardant cinq tableaux pour sa collection.

Cette expérience fut définitive pour le couple. Les œuvres de Picasso étaient devenues pour eux financièrement inaccessibles. Pour les Ganz, ce fut le début d’une nouvelle aventure, avec la découverte des artistes new-yorkais qui sont aujourd’hui des grands noms de l’histoire de l’art : Robert Rauschenberg, Frank Stella, Jasper Johns…

C’est ainsi que les remarquables choix de Victor Ganz ne s’arrêteront pas aux œuvres de Picasso. La très célèbre œuvre de Rauschenberg de 1955, appartenant à la collection Ganz, intitulée Rebus, de la série Combine Painting, avait été vendue aux enchères de Sotheby’s de 1988. Depuis lors, l’œuvre avait eu plusieurs propriétaires privés, arrivant jusqu’à François Pinault qui l’avait négociée au Museum of Modern Art pour la somme de 30 millions de dollars, semble-t-il.

Les Ganz avaient une vision assez remarquable de la collection. Ils ont continué à collectionner les jeunes artistes américains comme ils avaient fait pour Picasso précédemment, en acquérant des œuvres récentes, et en complétant l’ensemble avec des œuvres plus anciennes.

Nietzsche disait : «Au moment de se marier il faut se poser cette question : crois-tu possible d’avoir une conversation agréable avec cette femme jusqu’à la vieillesse?» J’ai pensé aux Ganz au moment de la lire. Leur histoire a mobilisé mon imaginaire jusqu’à voir en eux cette interaction plaisante et de bon augure : ils ont su amener à bon port un grand défi, celui de découvrir des artistes et de bâtir une collection hors norme. Deux réalités différentes qui ne cheminent pas toujours ensemble.

Pour la fin je partage une pensée de Picasso que je trouve fort appropriée:

«Il y a des êtres qui font d’un soleil une simple tache jaune, mais il y en a aussi qui font d’une simple tache jaune un véritable soleil».

 Pablo Picasso, 1954,  (Photo by Arnold Newman/Getty Images)

Pablo Picasso, 1954, (Photo  Arnold Newman/Getty Images)

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